Patrimoine de France

Acquisitions et préemptions

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Acquisitions et préemptions

Le droit de préemption qui s’exerce en France depuis 1921 dans les ventes aux enchères permet à l’État de protéger le patrimoine et de l’enrichir sans enchérir lui même. Par Françoise Deflassieux Pas toujours sur les lots les plus prestigieux, les moyens de nos musées étant comme on sait limités, malgré l’aide ponctuelle de généreux mécènes.

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Acquisitions et préemptions

samedi 02 septembre 2017
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J.A. Houdon, buste de sa fille Marie-Ange Houdon, acq. Musée du Louvre © Christie’s
La plus belle acquisition (en terme de prix) est le buste en marbre d’une petite Marie-Ange de 15 mois, la propre fille du sculpteur Jean-Antoine Houdon, préempté par le Louvre chez Christie’s le 16 mai, pour 212 500 €. Suivi de près par les 211 500 € déboursés par Versailles chez Sotheby’s le 15 juin pour le plâtre original d’un bronze de Nicolas-Sébastien Adam  (1737) représentant le Martyre de Sainte Victoire, toujours en place dans la chapelle du château.

J.A. Houdon, buste de Voltaire, acq. CMN pour le château de Ferney-Voltaire © svv.Muizon Rieunier
Un autre buste de Houdon, celui de Voltaire  avait été préempté 156 250 € le 31 janvier à Drouot (svv Muizon-Rieunier), par le Centre des Monuments Nationaux, au bénéfice du château de Ferney-Voltaire dont la prochaine réouverture est prévue au printemps 2018 après trois ans de restauration.

 

Louis Tocqué, portrait de P.S. Mirey, acq. Musée de la Chasse et de la Nature, Paris © svv.Millon
Belle acquisition encore, de 161 000 € (svv Millon 22 mars) pour le Musée de la Chasse et de la Nature qui s’enrichit du magnifique portrait de Pierre Simon Mirey, présenté au Salon de 1743, parfait inconnu du grand public mais grand chasseur devant l’Éternel, et accessoirement secrétaire du Roi et Conservateur des Hypothèques.

 Le prix s’explique par la qualité du tableau et la notoriété du portraitiste, Louis Tocqué à qui on doit des portraits de cour d’une grande finesse.

Maître Johannes, Saint Jean Baptiste et Sainte Agnès, deux volets de triptyque déb. XVIe s. acq. Musée du Louvre , coll Bacri © Sotheby's
Il arrive aussi que certains lots se négocient hors enchères, donc à prix ignoré du public.

L’œuvre phare de la collection de l’antiquaire Jacques Bacri, dispersée par Sotheby’s le 30 mars, était une Vierge à l’Enfant entourée d’anges par Jean Hey, dit “le Maître de Moulins“ (3e quart du XVe s.), qui a intégré avant la vente le Musée du Moyen-Age (Cluny) tandis que les deux volets d’un triptyque flamand début XVIe, par Maître Johannes, Saint Jean Baptiste et Sainte Agnès, était acquis également hors enchères par le Louvre, sur l’estimation de 150/200 000 €.

Fragment de tapisserie déb. XVIe, acq. cathédrale d’Orléans , coll Bacri © Sotheby’s
Dans un registre plus insolites et moins prestigieux, Le Musée de Cluny a préempté à Drouot (svv Daguerre 28 juin) pour 12 600€ un petit coffre normand fin XVe  décoré de gravures collées et vernies représentant des scènes de mariage.

Et deux vénérables tapisseries médiévales de la collection Bacri partaient pour les cathédrale du Mans et d’Orléans  pour respectivement  21 250 et 18 750 €.

Art et Histoire

J_B. Garneray, Cortège du baptême du Roi de Rome . acq. Musée des beaux-arts d’Orléans coll Bacri © Sotheby’s
Lors de cette même vente Bacri le Musée des Beaux arts d’Orléans s’adjugeait pour 13750 € un tableau de Jean-Baptiste Garneray représentant le Cortège du baptême du Roi de Rome en 1811.

Au chapitre des préemptions historiques, Napoléon n’est jamais bien loin.  Il y a quelques années, la bague “toi et moi“, saphir et brillant offerte à Joséphine par le sémillant général pour leur mariage, avait atteint 730 000 € à Fontainebleau

Quatre ans plus tard, le 26 mars, Me Osenat adjugeait 36 250 €  à l’Association Bonaparte de Valence une simple bague en pomponne (cuivre doré), à motif d’ivoire représentant la cueillette des cerises. Le jeune officier d’artillerie, en garnison à Valence en 1786 y filait un flirt innocent avec la fille de ses hôtes, Caroline du Colombier à qui il offrit cette bague. On le croira avec peine, tout notre bonheur se réduisait à manger des cerises ensemble.“ dira plus tard l’intéressé. On dit que c’est le souvenir de cette amourette qui incita le futur empereur à rebaptiser Caroline sa jeune sœur Maria-Annunziata, dont le nom sonnait par trop corse !

J-B-J. Debay, le Maréchal Oudinot, bronze, h.38cm, Valence Musée de Bar-le-Duc © Artcurial
Caroline qu’on retrouvait en peinture le 15 juin chez Sotheby’s, comme reine de Naples aux côtés de son époux Joachim Murat.

Ce dernier signé de Gérard fut adjugé 739 500 € à un collectionneur privé, laissant pour compte sa reine, donnée comme “de l’entourage“ de Gérard, et restée invendue sur l’estimation de 70/100 000 €.

On peut regretter que l’État ne se soit pas intéressé à cette paire de portraits. Mais les souvenirs napoléoniens sont trop nombreux pour être tous classés, et trois mois auparavant, le Musée de l’Armée avait acquis (on ne sait pas à quel prix) un autre portrait par le même Gérard, du flamboyant sabreur en habit de cérémonie.

Habit de cérémonie du maréchal Oudinot © Artcurial
A propos d’habit de cérémonie, c’est celui du maréchal Oudinot (Artcurial 14 juin) qu’on a aussi laissé partir pour 117 000 €,  “dénapoléonisé“ sous la Restauration (aigles remplacées par des lys) ce qui lui ôtait une grande partie de son intérêt, et trop cher pour le musée de Bar-le-Duc, ville natale de l’intéressé, qui s’est contenté de la statuette en bronze du maréchal, par J-B-J. Debay préemptée pour 16 300 €. H : 38cm sur une estimation de 1500/ 2000€

Dans le même domaine du costume, moins prestigieux mais plus émouvant avec une petite veste bleue ayant appartenu au Dauphin Louis-Joseph, préemptée 6.320 € le 22 février (Coutau-Bégarie) pour le Musée des Arts Décoratifs de Paris. Louis-Joseph fils aîné de Louis XVI et Marie-Antoinette, est mort de tuberculose osseuse à sept ans et demi, le 4 juin 1789, un mois après l’ouverture des États Généraux, laissant ses parents désespérés, mais échappant du moins au sort misérable de son jeune frère “Louis XVII“.

Arts Décoratifs

Paire de vases en porcelaine dits à roulettes, Sèvres mi-XIXe s. acq. Musée de la Céramique, Sèvres © svv.Oger
On reste à Versailles avec un ensemble un ensemble en porcelaine de Meissen (une chocolatière, trois bols et une sous-tasse) ayant appartenu à la reine Marie Leszczynska, qui revient au château grâce à une préemption de 140 000 € obtenue chez Christie’s le 13 avril.

Toujours dans le domaine de la Céramique, (14 juin Oger) le Musée de Sèvres préemptait à 25 625€ une paire de vases en porcelaine dits “grecs“ en raison du décor d’inspiration mythologique et “à roulettes“ à cause des étranges rouelles qui ornent les anses. Une curiosité créée par Paul Roussel vers 1850. 

Pendule à l’effigie d’Uranie, cadran J-A. Lépine, ép. 1er Empire acq. château de Compiègne © svv.Delvaux
Le 28 juin (svv Delvaux), le Château de Compiègne  faisait valoir son droit de préemption à 10.642€. sur une pendule Empire en bronze doré, signée de Jean-Antoine Lépine, surmontée d’une sphère zodiacale portée pas quatre sphinges, et flanquée d’une effigie d’Uranie, muse de l’astronomie.

La préemption permet aussi de réunir en effigie des couples séparés. Ainsi, lors de la vente Leclère du 30 juin, le buste du marquis Jean Deydé signé en 1684 par le sculpteur Christophe Verrier, a rejoint pour 99.528 € au Musée Fabre de Montpellier celui de son épouse dont il était séparé depuis la Révolution.

Exotisme et art moderne

Planche votive en bois sculpté, Papouasie Nouvelle Guinée © Sotheby’s)
Dans un domaine moins rigoureusement patrimonial mais tout aussi culturel, la vente Sotheby’s du 21 juin a permis au Musée du Quai Branly de s’enrichir de quelques belles pièces: une planche votive Gope sculptée de Papouasie Nouvelle Guinée pour 56 250 € et deux affiches des années 1930 dont une de Paul Colin pour le musée du Trocadéro, pour 10 000 €, l’autre à 2250 €.

Deux portraits au crayon de Paul Guillaume par Modigliani (provenant tous deux de la sulfureuse Domenica Walter) figuraient dans la vente Ader du 24 mars. Le premier fut poussé à 187 500 € par un collectionneur privé. L’autre, représentant le galeriste à mi-cuisse, fut préempté pour 75 000 € par le musée de l’Orangerie. Outre la signature de l’artiste, il porte l’annotation Novo Pilota, le surnom que Modigliani donnait à Paul Guillaume.

A l’hôtel Drouot, lors de la vente Binoche Giquello, la Fondation Gala-Salvador Dali à Figueras a acquis une dizaine d’œuvres de l’artiste dont l’originale de l’Immaculée Conception (par Breton, Eluard et Dali), Éditions Surréalistes, 1930, agrémentée d’une eau-forte et 5 dessins originaux de Dalí, payée 38 359 €. Et pour 32 172 € Les Métamorphose de Narcisse, de 1937, l’exemplaire personnel de Gala.

Ainsi que deux dessins originaux acquis pour respectivement 33 000 € et 31 750 € : une Tête de Madone signée vers 1960 et Femme et Lion ailé, figurant une femme nue caressant la joue d'un personnage ailé à corps de lion. Et aussi une dizaine de photos, albums, catalogues, manuscrits (Alechinsky, Duchamp, Richter, Schwitters, etc.) sont allés pour quelques milliers d’euros, enrichir la bibliothèque du musée.

Des enchères et des livres

Charles Gilbert, manuscrit calligraphié XVIIe orné d’un Ange trompettiste, à la plume © svv.Binoche-Giquello
Publiques ou privées, les bibliothèques interviennent souvent dans les ventes aux enchères. Rarement hélas sur les plus beaux fleurons qui, faute de moyens pour classer ou préempter, filent chez des bibliophiles internationaux fortunés qui ont du moins le mérite de faire rayonner dans monde entier les auteurs français.

C’est le cas de Jules Verne dont les anticipations franchissent allégrement la barrière de la langue, surtout habillées des merveilleux cartonnages rouge et or de Hetzel.

Ainsi, lors de la dispersion à Drouot de la collection-musée d’Eric Weissenberg. le 1er mars (1er mars svv Boisgirard-Antonini), un des cinq exemplaires connus de  l’Ile Mystérieuse de 1874 version Hetzel, est parti pour 52 770 € dans une collection privée. Le musée de Nantes ville natale du romancier, a tout de même acquis diverses affiches, gravures et documents divers autour de Michel Strogoff pour un total de près de 6000 €. Soit environ le même prix que celui payé pour un ensemble de lettres concernant le mariage de l’auteur avec Honorine de Viane, par la bibliothèque d’Amiens où Verne passa les dernières années de sa vie jusqu’à sa mort en 1905.

Le 28 avril, (svv Binoche-Giquello), la BNF préemptait pour 1670 € (4 à 5 fois l’estimation) des deux volumes des Contes Noirs de Collin de Plancy, parus en 1818. Laissant partir une Bible manuscrite du XVe siècle adjugée 36 830 € à un collectionneur privé.

Dans la vente du 1er juin de la même maison de vente, la BNF obtenait encore pour 928 € deux rares plaquettes imprimées à l'Île Maurice (ci-devant île de France) vers 1808-1810, relatives à l'imposition et la taxe du marronnage sur l'île. Tandis que la Médiathèque François-Mitterrand de Poitiers s’adjugeait pour 8 662 €. une étude sur Les Élections ecclésiastiques et le pouvoir du Roi de France sur les Églises de son Royaume, éditée en 1515. La Sainte Geneviève obtenait quant à elle pour 6187€ un exemplaire du Discours des triomphes de Guillaume Le Noir en 1595 relatant ce qui s'est passé à Constantinople lors de la circoncision de Méhémet (sic), ainsi que cinq autres lots entre 1200 et 2000 €. Et la Mazarine faisait valoir la préemption à 3937€ sur un élégant manuscrit XVIIe du calligraphe Charles Gilbert agrémenté d’un dessin original à la plume figurant un Ange trompettiste. (18).

Le 8 juin, le Ministère de la Défense s’intéressait logiquement à la dispersion par l’étude Ferrando d’une bibliothèque militaire, avec à la clé l’acquisition d’une trentaine de lots. Le principal étant un Atlas topographique, à l›usage de la noble jeunesse françoise, qui se destine au service du roi, soit dans la profession des armes, soit dans le génie, un in-4, composé de 20 planches, cartes, plans et descriptions de 110 places fortifiées gravés par Coquart, dans sa reliure d’époque en vélin crème, au dos orné de fleurdelisé, publié à Londres en 1749 et préempté pour le prix modique de 2341 € (3 fois plus néanmoins que  l’estimation).

Même modestie le 28 juin à Drouot (svv Pierre Bergé et Sotheby’s) lors d’une nouvelle vente Pierre Bergé consacrée aux poètes et musiciens, où des autographes et des éditions rares de Ronsard, Villon, Marot, le Tasse, Mallarmé, Valéry, Apollinaire, … se disputaient entre 30 000 et 125 000 €.

L’unique préemption se porta sur l’originale (1916) de la Lucarne Ovale de Pierre Reverdy, payée 2757 € au bénéfice de la Bibliothèque Reverdy de Sablé-sur-Sarthe, à côté de l’abbaye de Solesmes où le poète passa les 30 dernières années de sa vie.

Françoise Deflassieux





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