Hamlet

En cette fin d’années l’Opéra Comique répare une injustice, rendre à  Ambroise Thomas ce que nous lui devons.

Hamlet le prince du Danemark porte des baskets et Ophélie des talons hauts. Rarement ces deux personnages ont été aussi bien interprétés. Une soirée historique.

 

Ambroise Thomas est bien oublié, l’auteur de Mignon et d’Hamlet fut pourtant reconnu par le public qui réclamait ses œuvres à l’affiche. Le Caïd en 1849 remporte un grand succès, en 1850 d’Ambroise Thomas rencontre Shakespeare avec Le songe d’une nuit d’été, une fantaisie bien accueillie par le public. Si Mignon est un triomphe qui sera dépassé par celui d’ Hamlet. En effet l’œuvre dépasse les frontières, ce qui est toujours le cas actuellement.

 

Certains spectacles sont comme le vin, il demande une décantation et ce n’est qu’après la première demi heure qu’il trouve leur « vitesse de croisière ». Mais pour ce Hamlet qui restera dans les annales, le public est happé dés les premières minutes. Prés de l’orchestre, le prince  Hamlet est, comme nous, le spectateur du couronnement de son oncle Claudius qui succède à son frère. Le défunt roi est le père d’ Hamlet. Est-ce par esprit de famille que le nouveau roi épouse la mère d’ Hamlet, le reine Gertrude.

 

Stéphane Degout (Hamlet), Jérôme Varnier, Le Spectre © Vincent Pontet

 

Entre la pièce de Shakespeare et le livret, il y a des différences. Le livret d’opéra a son propre langage, sa grammaire. Il doit correspondre à un cahier des charges musicales. Ambroise Thomas a tonifié la partition d’Ophélie qui s’affirme, qui avant la folie fatale tente d’aider son fiancé Hamlet. Cela est dû à la  créatrice   du rôle Christine Nilsson, d’origine suédoise. Ambroise Thomas consacre à Ophélie l’acte IV, une ballade suédoise la Willis qui a un charme languissant et funèbre. Hamlet devient un drame romantique. C’est surtout une réflexion sur l’exercice du pouvoir et le poids de la filiation. Hamlet hanté par le fantôme de son père lui promet de le venger. Les comédiens engagés par Hamlet pour jouer une pantomime celle du vieux roi Gonzague, est en réalité la description du meurtre de l’ancien roi. Tout bascule, le destin  entraîne coupable et innocent. Hamlet est dans l’opéra couronné roi et non pas empoisonné par la pointe d’une épée. «  Mon âme est dans la tombe. Hélas ! Et je suis Roi ! ».

Nous connaissons le talent de Cyril Teste, mais sa mise en scène inspirée, intelligente, tirant les personnages au pinacle, est pour nous son plus beau travail. Tout nous séduit. Nous devons l’avouer, étant d’une nature un peu psycho rigide pour les costumes, ici toutes nos  réticences habituelles sont balayées par la conception d’une œuvre totale. Ce Hamlet est de plain pied dans notre monde. Ophélie est une jeune femme moderne, pétrie d’amour et de compassion. Hamlet porte des baskets et Ophélie des talons hauts, et nous les suivons pas à pas dans cette histoire qui est comme une spirale infernale qui les absorbe et les broies. Cyril Teste a pris possession du théâtre tout entier.

 

Dés l’ouverture, lorsque Hamlet vient prés de l’orchestre nous assistons sur l’écran qui est devant nous à l’arrivée de Claudius et de Gertrude. La salle est allumée afin que nous puissions voir le cortège royal. Hamlet est spectateur au début, il est comme figé devant le spectre de son père, puis il deviendra metteur en scène de sa vengeance.

 

Stéphane Degout (Hamlet), Sabine Devieilhe (Ophélie) © Vincent Pontet

 

Des cameramen suivront certains personnages dans les coulisses ou au bar. Nous les voyons avec la maquilleuse. Nous sommes au théâtre et les artisans de l’ombre comme les machinistes ou la maquilleuse sont présents à l’image. La technique est visible car indispensable comme les fantassins qui permettent de gagner les batailles. Ici le théâtre, l’opéra et le cinéma se conjuguent pour une œuvre qui fait fi des étiquettes. Les décors de Ramy Fischler nous font penser à l’univers Bergmanien.

La fluidité des changements de scènes et de décors ne laisse aucun temps mort et nous avons rarement perçu une telle attention dans le public.

 

 

Ambroise Thomas est un compositeur précis. Il aime les chanteurs et sait leur ménager des morceaux choisis. Sa partition est nuancée, poétique.

Sa ligne mélodique et la souplesse de sa phrase musicale nous transportent. Il ne faut pas oublier que Thomas était un homme de son temps s’intéressant aux nouveaux instruments et il fut le premier à mettre le saxophone dans la fosse lyrique. Nous pouvons entendre le premier grand solo de saxophone dans le répertoire lyrique.

Les solos de clarinette et de trombone donnent une nouvelle ampleur à l’orchestre. Nous sommes loin de l’académisme, il est vraiment temps de reconsidérer ce compositeur dont la musique est élégante, précise, et il prouve une fois encore sa puissance d’expression.

Il y a bien sûr les moments attendus comme le monologue « Être ou ne pas être », ici le prince danois se livre à une introspection douloureuse, c’est une réflexion intime. Stéphane Degout  est un baryton remarquable, alliant ses qualités de chanteur à celle de comédien, son Hamlet est douloureux, odieux dans sa froide détermination et pathétique dans sa dernière réplique. Il sera à l’affiche de l’Opéra Bastille pour Les Troyens au mois de janvier. Décidément Stéphane Degout  fait partie des spectacles événements.  Ophélie est ici magnifiée par l’exceptionnelle interprétation de Sabine Devieilhe.

Cette belle soprano est une Ophélie sensible, diaphane, touchante. Elle campe une jeune femme d’aujourd’hui et nous nous sentons proche d’elle. Cyril Teste utilise avec délicatesse et poésie le cinéma pour le grand air de la folie.

Un écran descend sur scène devenant le fameux quatrième mur et des images d’eau agitée par le vent, puis d’une femme qui telle une ondine s’abîme dans les flots. La puissance, la finesse de l’interprétation de Sabine Devieilhe donne des frissons à une salle captivée. Que ce soit Sylvie Brunet-Grupposo, qui compose une Gertrude tiraillée entre le remords et son amour maternel, à Laurent Alvaro, le terrible Claudius, ou l’impressionnant Jérôme Varnier le spectre glaçant, nous sommes confondus d’admiration, par une telle réunion de talent.

Stéphane Degout (Hamlet), Sabine Devieilhe (Ophélie), Laurent Alvaro (Claudius), Sylvie Brunet-Grupposo (Gertrude) © Vincent Pontet

 

 

La direction musicale est menée de main de maître et de baguette d’or par Louis Langrée. Il rend à l’œuvre d’Ambroise Thomas,  ce mélange de poésie et de maîtrise technique qui caractérise le compositeur. L’orchestre est remarquable. 

 

 

Hamlet est le spectacle lyrique à voir, sans plus attendre. Il est rare d’avoir sur une même production autant d’artistes de ce niveau exceptionnel.

 

Marie Laure Atinault

 

Hamlet

 

Opéra en cinq actes d’Ambroise Thomas (1811-1896)

 

Livret de Michel Carré et Jules Barbier d’après Shakespeare, crée à l’Opéra Comique le 9 mars 1868

 

Direction musicale Louis Langrée

 

Mise en scène Cyril teste

19 Déc 2018 0 comment
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  Marie-Laure Atinault
Hamlet à l'Opéra Comique Hamlet à l'Opéra Comique © Vincent Pontet

En cette fin d’années l’Opéra Comique répare une injustice, rendre à  Ambroise Thomas ce que nous lui devons.

Hamlet le prince du Danemark porte des baskets et Ophélie des talons hauts. Rarement ces deux personnages ont été aussi bien interprétés. Une soirée historique.

 

Ambroise Thomas est bien oublié, l’auteur de Mignon et d’Hamlet fut pourtant reconnu par le public qui réclamait ses œuvres à l’affiche. Le Caïd en 1849 remporte un grand succès, en 1850 d’Ambroise Thomas rencontre Shakespeare avec Le songe d’une nuit d’été, une fantaisie bien accueillie par le public. Si Mignon est un triomphe qui sera dépassé par celui d’ Hamlet. En effet l’œuvre dépasse les frontières, ce qui est toujours le cas actuellement.

 

Certains spectacles sont comme le vin, il demande une décantation et ce n’est qu’après la première demi heure qu’il trouve leur « vitesse de croisière ». Mais pour ce Hamlet qui restera dans les annales, le public est happé dés les premières minutes. Prés de l’orchestre, le prince  Hamlet est, comme nous, le spectateur du couronnement de son oncle Claudius qui succède à son frère. Le défunt roi est le père d’ Hamlet. Est-ce par esprit de famille que le nouveau roi épouse la mère d’ Hamlet, le reine Gertrude.

 

Stéphane Degout (Hamlet), Jérôme Varnier, Le Spectre © Vincent Pontet

 

Entre la pièce de Shakespeare et le livret, il y a des différences. Le livret d’opéra a son propre langage, sa grammaire. Il doit correspondre à un cahier des charges musicales. Ambroise Thomas a tonifié la partition d’Ophélie qui s’affirme, qui avant la folie fatale tente d’aider son fiancé Hamlet. Cela est dû à la  créatrice   du rôle Christine Nilsson, d’origine suédoise. Ambroise Thomas consacre à Ophélie l’acte IV, une ballade suédoise la Willis qui a un charme languissant et funèbre. Hamlet devient un drame romantique. C’est surtout une réflexion sur l’exercice du pouvoir et le poids de la filiation. Hamlet hanté par le fantôme de son père lui promet de le venger. Les comédiens engagés par Hamlet pour jouer une pantomime celle du vieux roi Gonzague, est en réalité la description du meurtre de l’ancien roi. Tout bascule, le destin  entraîne coupable et innocent. Hamlet est dans l’opéra couronné roi et non pas empoisonné par la pointe d’une épée. «  Mon âme est dans la tombe. Hélas ! Et je suis Roi ! ».

Nous connaissons le talent de Cyril Teste, mais sa mise en scène inspirée, intelligente, tirant les personnages au pinacle, est pour nous son plus beau travail. Tout nous séduit. Nous devons l’avouer, étant d’une nature un peu psycho rigide pour les costumes, ici toutes nos  réticences habituelles sont balayées par la conception d’une œuvre totale. Ce Hamlet est de plain pied dans notre monde. Ophélie est une jeune femme moderne, pétrie d’amour et de compassion. Hamlet porte des baskets et Ophélie des talons hauts, et nous les suivons pas à pas dans cette histoire qui est comme une spirale infernale qui les absorbe et les broies. Cyril Teste a pris possession du théâtre tout entier.

 

Dés l’ouverture, lorsque Hamlet vient prés de l’orchestre nous assistons sur l’écran qui est devant nous à l’arrivée de Claudius et de Gertrude. La salle est allumée afin que nous puissions voir le cortège royal. Hamlet est spectateur au début, il est comme figé devant le spectre de son père, puis il deviendra metteur en scène de sa vengeance.

 

Stéphane Degout (Hamlet), Sabine Devieilhe (Ophélie) © Vincent Pontet

 

Des cameramen suivront certains personnages dans les coulisses ou au bar. Nous les voyons avec la maquilleuse. Nous sommes au théâtre et les artisans de l’ombre comme les machinistes ou la maquilleuse sont présents à l’image. La technique est visible car indispensable comme les fantassins qui permettent de gagner les batailles. Ici le théâtre, l’opéra et le cinéma se conjuguent pour une œuvre qui fait fi des étiquettes. Les décors de Ramy Fischler nous font penser à l’univers Bergmanien.

La fluidité des changements de scènes et de décors ne laisse aucun temps mort et nous avons rarement perçu une telle attention dans le public.

 

 

Ambroise Thomas est un compositeur précis. Il aime les chanteurs et sait leur ménager des morceaux choisis. Sa partition est nuancée, poétique.

Sa ligne mélodique et la souplesse de sa phrase musicale nous transportent. Il ne faut pas oublier que Thomas était un homme de son temps s’intéressant aux nouveaux instruments et il fut le premier à mettre le saxophone dans la fosse lyrique. Nous pouvons entendre le premier grand solo de saxophone dans le répertoire lyrique.

Les solos de clarinette et de trombone donnent une nouvelle ampleur à l’orchestre. Nous sommes loin de l’académisme, il est vraiment temps de reconsidérer ce compositeur dont la musique est élégante, précise, et il prouve une fois encore sa puissance d’expression.

Il y a bien sûr les moments attendus comme le monologue « Être ou ne pas être », ici le prince danois se livre à une introspection douloureuse, c’est une réflexion intime. Stéphane Degout  est un baryton remarquable, alliant ses qualités de chanteur à celle de comédien, son Hamlet est douloureux, odieux dans sa froide détermination et pathétique dans sa dernière réplique. Il sera à l’affiche de l’Opéra Bastille pour Les Troyens au mois de janvier. Décidément Stéphane Degout  fait partie des spectacles événements.  Ophélie est ici magnifiée par l’exceptionnelle interprétation de Sabine Devieilhe.

Cette belle soprano est une Ophélie sensible, diaphane, touchante. Elle campe une jeune femme d’aujourd’hui et nous nous sentons proche d’elle. Cyril Teste utilise avec délicatesse et poésie le cinéma pour le grand air de la folie.

Un écran descend sur scène devenant le fameux quatrième mur et des images d’eau agitée par le vent, puis d’une femme qui telle une ondine s’abîme dans les flots. La puissance, la finesse de l’interprétation de Sabine Devieilhe donne des frissons à une salle captivée. Que ce soit Sylvie Brunet-Grupposo, qui compose une Gertrude tiraillée entre le remords et son amour maternel, à Laurent Alvaro, le terrible Claudius, ou l’impressionnant Jérôme Varnier le spectre glaçant, nous sommes confondus d’admiration, par une telle réunion de talent.

Stéphane Degout (Hamlet), Sabine Devieilhe (Ophélie), Laurent Alvaro (Claudius), Sylvie Brunet-Grupposo (Gertrude) © Vincent Pontet

 

 

La direction musicale est menée de main de maître et de baguette d’or par Louis Langrée. Il rend à l’œuvre d’Ambroise Thomas,  ce mélange de poésie et de maîtrise technique qui caractérise le compositeur. L’orchestre est remarquable. 

 

 

Hamlet est le spectacle lyrique à voir, sans plus attendre. Il est rare d’avoir sur une même production autant d’artistes de ce niveau exceptionnel.

 

Marie Laure Atinault

 

Hamlet

 

Opéra en cinq actes d’Ambroise Thomas (1811-1896)

 

Livret de Michel Carré et Jules Barbier d’après Shakespeare, crée à l’Opéra Comique le 9 mars 1868

 

Direction musicale Louis Langrée

 

Mise en scène Cyril teste

Informations supplémentaires

  • Région: France
Dernière modification le mercredi, 19 décembre 2018 09:13

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